11 décembre 2014

Je suis resté chez moi

ELECTIONS GENERALES 2014


Une foule immense inonde l’aire de stationnement pour taxis à Beau-Bassin. Sur une scène dont la largeur me semble tout bonnement interminable, les orateurs se suivent et suscitent l’un après l’autre l’enthousiasme de leur auditoire. Cette marée humaine vibre à l’unisson et fait retentir mon cœur. Mon seul souvenir, intact et intense, des élections générales de 1995 réside en ces images grisantes d’un meeting politique. C’était ma première campagne électorale. J’en étais un témoin actif. J’avais trois ans.


Cinq années plus tard, ma fascination pour le monde politique et plus particulièrement pour cette période charnière de la vie politique mauricienne n’avait pas désempli. Loin de là, elle n’avait fait qu’accroître. Avec du papier que j’avais découpé en triangle, que j’avais peint avec des feutres, et de la ficelle, je suspendais en 2000, mes oriflammes faites mains, sur les meubles de ma chambre et de la maison. Avec des draps, j’entourais mon lit en mezzanine pour faire un isoloir. Et tous ceux qui passaient à la maison, se voyaient invités à venir accomplir leur devoir civique dans mon isoloir en remplissant mes bulletins de vote manuscrits et en les glissant dans mon urne faite à partir d’un conteneur en plastique dans lequel j’avais découpé une fente.

En 2005, je découvrais les différentes circonscriptions électorales, j’apprenais les différents enjeux qui s’y jouaient, les tactiques ethno-politiques, les moyens plus ou moins opaques et souvent pas très propres mis en place pour se faire élire, les arguments exclusivement basés sur la peur de l’autre et de sa différence. Les meetings étaient devenus plus que des simples rassemblements de foules en délire. J’avais compris leur jeu, je suivais la campagne de manière plus passionnément informative que partisane, mais quelque part je me sentais encore un peu partisan du moindre mal. Le lendemain des élections, je suivais à la télévision et à la radio le décompte des votes, un cahier spécial élections à la main. J’avais une page pour chaque circonscription. J’y notais les tendances, les derniers chiffres, mais aussi quelques bribes d’analyses que faisaient les commentateurs en direct.

A 18 ans en 2010, majeur mais pas électeur pour des raisons de cut-off dates intervenant quelque peu avant ma date d’anniversaire, j’ai fait la tournée des meetings. Des villes aux villages, d’un camp politique à l’autre, je les suivais, je les observais, eux, et encore plus leurs auditoires, je prenais la température. 
 
Mon opinion était tranchée. J’avais grandi en étant plus proche d’une certaine famille politique mais plus personne ne trouvait à ce moment-là grâce à mes yeux, ma sensibilité politique, mes réflexions et mes envies sociétales et économiques ne trouvant plus du tout d’écho auprès de cette famille.
Je dénonçais sur internet, la mascarade dont j’avais été le témoin plutôt proche et très attentif depuis au moins une quinzaine d’années. Le 1er mai 2010, date à laquelle les dirigeants avaient su faire coïncider le meeting politique annuel et le dernier grand meeting de campagne électorale, je mettais en ligne sur YouTube, une vidéo qui circulerait pas mal sur les réseaux sociaux par la suite, où je reprenais avec un texte en créole mauricien, un air populaire d’alors (Wavin’ Flag, hymne de la coupe du monde de football 2010). J’entonnais ceci dans une certaine cacophonie vocale assumée :

« Dan tou lavil, dan tou vilaz,
Dan tou fobour, dan tou site,
Mo pou kriye « Anou sanz pei ! »
Mo pou peye : tempo, briyani… »

« Partou pou mett bandrol ek vandaliz seki pou lezot
Partou pou fer meeting, pass nou letan kritik lezot… »

En somme, je me considère comme un être profondément politique, élevé au grain de la liberté d’esprit, empreint d’une curiosité intellectuelle naturelle et sensible dès mes trois ans, aux mouvements et liesses populaires suscités par la manière dont se pratique la politique à l’île Maurice.
Plus récemment, j’ai également marché parmi beaucoup d’autres pour dire mon exaspération de l’incompétence de l’arène politique mauricienne, mon ras-le-bol de son engrenage auto-suffisant dangereusement anti-démocratique.

Aujourd’hui j’ai vingt deux ans et ce 10 décembre 2014 était ma première occasion de voter pour des élections générales. Je suis resté chez moi.  Nul besoin de faire un énième exposé pour démontrer l’aberration que représentent les marionnettistes qui ne cessent de jouer à la chaise musicale au parlement depuis quarante ans. Mais s’il est facile de comprendre une non-envie de voter, pas grand monde ne semble comprendre qu’il s’agit en fait d’une envie de non-vote.

Pourquoi pas les petits partis et le vote utile ?
Ils ont des profils divers. Il y a ceux qui ont été créés autour d’un égo saignant d’une blessure narcissique, il y a les indéboulonnables combattants de longue date contribuant à faire avancer les débats sociétaux, il y a aussi le surréaliste qui rassemble autour d’une bouffée d’air frais… Le plus légitime, crédible et cohérent étant selon moi Rezistans ek Alternativ, qui a su au fil des années démontré la cohérence de ses actes avec ses engagements.

Il n’empêche qu’aucun de ces partis n’a su selon moi, s’élever, dans ses propositions, au-delà de l’engrenage étouffant du système politique actuel, que ces mêmes partis finissent ou finiront par alimenter malgré eux, en reproduisant l’histoire.

Le « vote utile », qu’il soit pour un petit parti ou pour le principal bloc opposant le pouvoir actuel, est selon moi, pervers puisque rarement porteur de l’intention de l’électeur. Il semble injuste que le seul but de sanctionner ou le parti politique en place ou l’ensemble des partis formant l’assemblée nationale, puisse être interprété par les urnes comme un vote absolu en faveur des autres qui s’opposent aux uns. Il aurait mieux valu, pour cela, avoir la possibilité de voter contre. Tel est le cas en Inde où les urnes interprètent ce genre de votes comme une voix en moins en défaveur de ceux ciblés. Cela serait plus représentatif du ressenti de l’électorat, donc plus démocratique. Qui a trouvé utile de proposer une réforme électorale dans le but de rendre l’exercice des élections plus démocratiques ? Personne.

Pourquoi pas le vote blanc ?
Le vote blanc aurait été la solution idéale pour un citoyen voulant exprimer son intérêt pour l’exercice de démocratie représentative et son sentiment de ne pas être représenté dans le choix qui lui est proposé. Or, à l’île Maurice, le vote blanc n’existe pas. Il est un vote annulé, comptabilisé parmi ceux qui ont commis une erreur en remplissant leur bulletin de vote.
Encore une fois, ce qui aurait pu être une avancée démocratique n’est mis en avant par personne.

Les faux-débats populistes et l’absence de propositions réfléchies
La lutte contre la corruption, les blocs politiques principaux nous la ressortent tous les cinq ans. Et pourtant, au vu des scandales qui finissent par éclater, on ose à peine imaginer la partie immergée de l’iceberg. Et ce n’est pas parce qu’un politicien n’a pas encore été élu que ces paroles devraient être plus crédibles que celles de ceux ayant déjà fauté. Des vieux slogans tels « ti copains, gros coquin » sont bien beaux mais les paroles ne restent que des paroles et à ce qu’il paraît, elles s’envolent. Il faudrait avancer des mesures concrètes, réfléchies.

Et puis, il y a le complexe qui hante la population mauricienne par rapport à ses appartenances ethniques et religieuses multiples ainsi qu’aux transformations et évolutions qu’elles connaissent. Cette problématique est systématiquement réduite à deux rôles qui ont l’air opposés mais qui se rejoignent plus qu’on ne le croit : il y a les politiciens qui l’utilise pour diviser et régner d’un côté (on parle là de communalisme), et ceux qui l’emballe dans un papier cadeau d’unité nationale pour nous parler de Mauricianisme, de l’autre. Les deux utilisations sont également creuses et perfides.
J’en imagine déjà qui sourcillent : qu’y a-t-il de mal au Mauricianisme ? 
 
Il s’agit à vrai dire d’un concept dangereusement vide qui sert aujourd’hui d’apaisement placebo. Les tensions liées aux ethnies, aux aïeux, aux religions ne se balaient pas d’un revers de main en reniant les mille et une micro-cultures qui, en se côtoyant sur le sol mauricien, forment tantôt une symbiose merveilleuse comme nulle part ailleurs, et qui se heurtent tantôt dans des retranchements assaisonnés d’une violence abjecte.

Il nous faudrait des politiciens qui aient l’intelligence et le courage d’affronter ce propos plutôt que de le contourner ou de l’exploiter, et de le nuancer plutôt que de le réduire à une problématique/une force sociale.

La place des jeunes et la place des femmes dans la politique et dans la société font aussi partie des sujets traités par à peu près tout le monde, avec un manque de profondeur égal.
J’aurais souhaité que des vraies questions soient abordées. J’aurais préféré, par exemple, qu’un parti s’engage à limiter les mandats premier-ministériels à deux uniquement. 
 
Cette mesure en apparence banale apporterait un réel changement structurel dans la sphère politique mauricienne. Les vieux gros partis se sentiraient obligés de se renouveler et éventuellement d’envisager faire fi de certains critères d’ethnie, de caste ou de sexe dans le but de présenter la personnalité la mieux premier-ministrable lors des législatives suivantes. Cela laisserait peut-être plus de place à de nouveaux mouvements politiques dès lors où certains auront puisé dans leurs ressources sans avoir su se renouveler. Et puis, qui sait, les élus seraient peut-être légèrement plus efficaces s’ils n’avaient pas la possibilité d’enchaîner plus de deux mandats pour marquer leur époque.
Cela est une mesure, un exemple, parmi quelques autres mentionnés plus haut et parmi encore plus d’autres qui pourraient être trouvés si seulement les politiciens se mettaient à faire de la Politique, dans le sens noble du terme.

Voilà pourquoi je ne me suis pas approché du bureau de vote hier, 10 décembre. Mon abstention ne relève pas d’un désintérêt politique mais se trouve bien être un acte politique réfléchi, peut-être plus responsable que celui de bien des votants. 
 
Bref, en 2014, je suis passé de témoin à acteur de l’électorat mauricien pour la première fois et je suis resté chez moi. Je suis resté chez moi par noblesse politique.

Publié sur la page Forum du quotidien Le Mauricien - 11 décembre 2014 - http://www.lemauricien.com/article/elections-generales-2014-je-suis-reste-chez-moi