17 février 2013

Trou d'Argent, trésor en danger

Trou d'Argent avant
Photo : allposters.com
Trou d'Argent, petite crique (ou anse) située sur la côte est de l'île Rodrigues est indéniablement de ces rares bouts de paradis, chef-d'oeuvre de la nature devant lesquels on perd le souffle tant l'extase y est grande.

En 2007, la revue Islands Magazine la classait parmi les 30 plages les mieux préservées au monde.  Le site hubpages.com, quant à lui, classait la plage dans son Top 10 mondial des plages les plus retirées.  C'était en 2011.  Trou d'Argent figure sans nul doute dans bien d'autres classements vantant sa préciosité.

Le charme exceptionnel de cette crique lui vient de plus d'un aspect.  Les falaises l'entourant, taillées par la nature, sont d'une beauté inouïe.  Le vent marin qui y souffle est si fort qu'il fait littéralement plier les arbres, même quelques filaos pourtant connus pour être des « wind breaking trees », des arbres qui cassent le vent.  Sa force est d'autant plus ressentie que la crique est barricadée à l'arrière par une colline qui s'érige en véritable muraille naturelle de forteresse, aussi haute que les falaises sur ses côtés.  Et puis, de Trou d'Argent, on ne voit que l'horizon.  Pas de baie en face, pas d'ilots, pas de pirogues, rien, si ce n'est que le grand bleu ténébreux qui se déchaine.  L'autre particularité de Trou d'Argent est que les vagues déchainées, justement, viennent s'écraser à quelques mètres de la plage à peine.  Le spectacle qu'offre ce petit bout de paradis où l'on se sentirait presque au troisième pôle du monde tant on a l'impression d'être loin de tout, est d'une logistique naturelle si impressionnante que vos cinq sens sont saisis, secoués et caressés, en même temps, au même moment.  L'inspiration y enivre toutes les âmes artistiques et enlace les hémisphères cérébraux droits.  Bref, à Trou d'Argent, on ne se sent qu'homme devant la Nature.

Oui mais cette anse, pour laquelle j'ai une profonde affection, devient petit à petit victime de ses qualités et surtout de sa popularité subséquente.  Trou d'Argent, que j'avais connue complètement vierge il y a quelques années, est aujourd'hui un site balisé. Entouré de falaises et de forêts (de filaos principalement), il n'y avait, auparavant, d'autres manières d'y accéder que de marcher un bon moment.  Aujourd'hui, les sentiers pédestres se sont élargis et les arbres se sont poussés pour laisser les jeeps se rendre à un point beaucoup plus proche de la crique.  Les falaises sont couronnées de balustrades.  Et quelques marches ont éte taillées dans la pierre pour faciliter la descente jusqu'à la plage.

Trou d'Argent est devenue accessible.

La différence que cela provoque est hélas flagrante.  Lors de mon récent séjour à Rodrigues, et dès ma première visite à Trou d'Argent, j'ai découvert avec une profonde tristesse qui n'avait d'égale que l'amère colère qui l'accompagnait, une plage parsemée - pas encore jonchée - de bouchons, de sacs et de bouteilles en plastique, de canettes, de brosses à dents, de tongs, de fioles...

Trou d'Argent devient une excursion touristique comme les autres ; elle n'est plus réservée aux randonneurs aguerris.  Il y a donc des visiteurs peu soucieux et peu appréciatifs de la nature qui s'y retrouvent rien que parce que c'est une sortie qui figure sur la liste des choses à faire, comme aller à l'ile aux cocos ou se rendre au marché de Port Mathurin samedi matin.  Mais il n'y a pas que cela.  Les Rodriguais aussi, des jeunes Rodriguais, vont camper à Trou d'Argent.  Des jeunes qui s'y rendent pour s'amuser et qui sont rarement respectueux du fort naturel inversé* qu'ils piétinent.

Malgré la tristesse que m'apportaient désormais mes visites à Trou d'Argent, je m'y rendais tous les matins, en trekking depuis ma chambre d'hôtel et en ne gagnant la plage qu'en descendant à pic, à l'ancienne,  comme le font encore les cabris, comme s'il n'y avait pas de marches.  Chaque matin, l'extase contemplatif que me provoquait Trou d'Argent se retrouvait quelque peu entaché par cette même tristesse, cette désolation, ce sentiment d'impuissance bien différent de celui que j'ai l'habitude d'y éprouver.  Car il ne s'agissait plus d'une impuissance face à la toute-puissance de la Nature ;  c'était une impuissance à l'inénarrable bêtise de l'homme.

On se l'appropriera, on la piétinera, on la lacèrera, on l'étouffera.   
On s'indignera aussi mais il sera trop tard. 
L'humain s'est découvert une passion à salir comme à détruire ce qui n'est pas à lui et qu'il jalouse.
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Ce, jusqu'au dernier matin.  Hasard des calendriers de marées, de nuages et de mes vacances, à ma dernière visite matinale à Trou d'Argent, la marée était à son plus haut point, le ciel était gris de denses stratocumulus, le vent soufflait fort et bourdonnait, lui, comme à son habitude.  Assis, seul, sur le sable, au milieu de Trou d'Argent, dans cette sombre atmosphère que la violence avec laquelle les vagues s'écrasaient contre les récifs et les rochers ne faisaient que souligner si ce n'est accentuer, je me suis senti rassuré.  Cette crique de toute beauté avait été crée dans ses moindres détails par la nature.  Je réalisais alors qu'elle reprendrait sans doute un jour ses droits.  Trou d'Argent finira par être engloutie ou érodée pendant qu'un autre coin de toute beauté aura été façonné à l'autre bout du monde.

C'est cette pensée là qui m'a rassuré : l'idée que Trou d'Argent serait amenée à disparaître. Ironique ? Non.  Car ce qui m'a rassuré dans cette idée est que l'humain n'est maître de rien.  La nature crée et elle détruit.  Elle donne et elle reprend.

Trou d'Argent a gagné sa popularité et tous ces titres dans ces classements de plages les mieux préservées au monde non pas parce qu'elle a été préservée par l'Homme, mais bien parce que, jusqu'ici, elle avait été préservée de l'homme, par la Nature.

*« fort naturel inversé » puisque la crique ressemble à une forteresse, mais qui aurait été bâtie pour protéger du danger et de l'ennemi venant de l'intérieur des terres plutôt que d'un ennemi étranger

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VIDÉO




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PHOTOS

Falaise droite
Falaise gauche
Les arbres pliés par le vent
La muraille naturelle qui renferme Trou d'Argent