21 octobre 2012

Lever le voile sur Les Proies de Kadhafi

Il m’est souvent arrivé d’en avoir envie. Je ne l’ai jamais fait - jusqu’aujourd’hui -  de peur de dégager l’impression de vouloir me donner un genre, de me faire passer pour un snob intellectuel. Je vais utiliser mon blog pour « critiquer », parler d’un livre. Je me désinhibe. Et pour cause !

Les Proies : Dans le Harem de Kadhafi, plus qu’un livre, est un document où l’investigation journalistique est à son zénith. Annick Cojean, grand reporter au journal Le Monde, nous livre le témoignage cru, fort et poignant d’une victime de Kadhafi. Une victime que beaucoup préfèreraient cacher, une victime qui fait honte à une nation, une victime comme il en existerait des centaines d’autres. 

Soraya a été, pendant cinq années, esclave sexuelle du Guide Libyen. Elle n’a que 15 ans lorsque Mouammar Kadhafi l’a fait enlevée. Et le calvaire qui s’en suit est aussi celui de beaucoup d’autres femmes. De femmes mais également d’hommes. On découvre au fil de l’enquête menée par la journaliste que Kadhafi gouvernait effectivement par le sexe; par le viol, pour être exact. Pour lui, le viol n'était pas seulement une arme de guerre mais une arme politique, une arme de pouvoir.

Sa garde rapprochée exclusivement féminine - les « amazones » - qui représentait aux yeux du monde occidental l'émancipation de la femme arabe : libre, responsabilisée, entrainée aux plus fines techniques de combats, qui manie les armes et à qui on fait confiance, n’était qu’une couverture d’un mégalomane déséquilibré. Ces jeunes femmes déguisées en militaires étaient, on l’apprend, pour la quasi totalité, ses esclaves sexuelles. Cela s’est déroulé sous nos yeux à tous, mais surtout sous ceux des plus grands dirigeants de ce monde. 

Ces femmes sont les victimes auxquelles, aujourd’hui encore, personne ne veut ou n’ose rendre justice.  Et l'histoire ne se cantonne pas à la Libye car le trafic d'esclaves sexuelles de Kadhafi - cocaïnomane, adepte de la sorcellerie - est un trafic international.  On apprend beaucoup sur la dictature très particulière et poussée à des extrêmes improbables de ce tyran.  Un tyran qui, un certain temps, fut admiré par beaucoup, y compris à Maurice, pour son Livre Vert.

Les Proies est une première mondiale, une révélation appuyée par beaucoup plus que de simples rumeurs, de soupçons ou de suppositions. L’excès d’abomination, de violence et de souffrance peut, à ce que j'ai pu lire comme commentaires sur internet, porter certains à douter de l’exactitude ou de la véracité de ce récit. Je crois au contraire, qu'au moindre doute possible, nous sommes vite rappelés que tout cela est bien réel grâce à la rigueur de la journaliste Annick Cojean.  Car elle nous raconte aussi sa croisade pour trouver l’information, la revivre et la confirmer, alliant la franchise quant aux échecs auxquels elle fait face. 

En tant que lecteur, on ne s’y perd donc pas. Le récit de Soraya est tout aussi crédible que l’enquête qui le suit. Mais on ne peut s’empêcher de se dire que l’impact n’aurait pu qu'être meilleur si les autres témoignages eut été aussi exhaustifs. 

Ce livre ne fait pas plaisir, il ne cause pas non plus du tort; il porte simplement et adroitement la plume dans la plaie.  Référence faite à la citation d’Albert Londres, d’ailleurs reprise dans le livre :

« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »

Il faut le lire et il faut le faire lire. Car on oublie trop souvent que les pratiques d’un autre temps sont bel et bien de notre temps. 


Description de l’éditeur : 
C'est sans doute le dernier secret de Khadafi. Et le plus scandaleux.
En novembre 2011, Annick Cojean publiait dans Le Monde un article terrifiant. Une jeune femme y racontait comment l'année de ses 15 ans, le Guide libyen la repérait dans son école, lui caressait les cheveux, et la désignait ainsi à ses gardes comme son esclave sexuelle à vie. Violée, battue, forcée par son maître à consommer avec lui alcool et cocaïne, et intégrée dans les troupes des «Amazones», elle ne pourra s'échapper de cet enfer que peu avant la Révolution. Une vie brisée.
Une seule ? Non, des centaines, sans doute plus. Mais le sujet, en Libye, reste totalement tabou.
Dans les coulisses d'une dictature, dans le lit d'un chef d'Etat drogué en permanence, tyran d'opérette mais vrai meurtrier, nous plongeons dans un système d'esclavagisme, entre corruption, terreur, viols, crimes. Un système aux complicités multipes, bien au-delà du seul territoire libyen. 
Pour recueillir l'incroyable histoire de la jeune Soraya et d'autres femmes révoltées, Annick Cojean a mené secrètement l'enquête à Tripoli, cette prison à ciel ouvert.

Lien au livre - sorti le 12 septembre 2012 - sur Amazonhttp://www.amazon.fr/Les-proies-Dans-Harem-Khadafi/dp/2246798809

Lien à l'article publié - le 11 novembre 2011 - dans  Le Monde  : http://www.lemonde.fr/libye/article/2011/11/15/esclave-sexuelle-de-kadhafi_1603932_1496980.html