13 février 2012

Linguiste ou Journaliste ?


« Si le Français est votre matière de prédilection, le Journalisme serait un choix de carrière judicieux. »

Cette phrase, je l'ai lue sur une annonce publicitaire de l’École de Journalisme de l’Océan Indien et elle m'a fait tiquer.

Déjà, l’annonce n’a d’yeux que pour la langue française, précisant qu’au cas où un candidat n’aurait pas « le français comme matière (…) au HSC », il devrait avoir travaillé dans un centre d’appels francophone pour être éligible à l’admission.  Et puis on nous fait bien comprendre qu’un component important du cours consistera à parfaire notre grammaire et notre orthographe. On croirait presque qu’un journaliste s’exprimant en anglais ferait mal son travail.  Mais cette obsession pour la langue française peut être excusée vu que les îles ciblées sont plutôt francophones.

En revanche, ce qui est inexcusable, du moins à mes yeux, c’est l’amalgame fait entre la langue et le journalisme.  Qu’on ne me méprenne pas, il est important pour un journaliste de pouvoir s’exprimer convenablement (à l’oral ou à l’écrit) et de pouvoir retranscrire sa pensée aisément. Et l’on sait que trop bien qu’à Maurice, nombre de rédactions s’affectionnent pour des quasi-dyslexiques alors que cela ne devrait pas être le cas. Mais l’essentiel n’est pas là…

La phrase serait tout aussi grossière si on remplaçait « le Français » par n’importe quelle langue car, à priori, être journaliste ne consiste ni à être linguiste ni à être écrivain.  C’est un très vilain cliché contre lequel certains professionnels se battent que de croire qu’il suffit d’aimer lire ou écrire pour faire un bon journaliste.

Écrire/parler correctement est important parce que c’est le médium de communication.  L'essentiel, cependant, est qu’il y ait quelque chose à communiquer !

Alice Antheaume, professeur en journalisme numérique et responsable de la prospective et du développement international à l’École de journalisme de Sciences Po (en France) écrivait ceci - en tant que membre du jury d'admission - sur le blog Le labo médias de l'école de journalisme de Sciences Po après les oraux d’admission pour le recrutement de la promotion 2011 :

« La phrase que j’ai le plus souvent entendue de la part des étudiants – et c’était déjà le cas l’année dernière – est «je veux être journaliste parce que j’aime écrire» ou bien sa variante «je veux être journaliste parce que je suis curieux». Pas très original dans le cadre d’un oral dont la dynamique est celle d’un concours, pas celle d’un examen. 
Car ce que cherche un jury d’une école de journalisme comme celle de Sciences Po, ce sont des candidats ayant des profils variés, des goûts et des usages qui ne soient pas tous les mêmes ET qui soient capables de les justifier – dire «j’aime/je n’aime pas» ne suffit évidemment pas à ce niveau-là. Le but est de composer une promotion avec des étudiants ou scientifiques ou littéraires ou économistes ou ingénieurs, une promotion qui va vivre comme une rédaction pendant deux ans, et dont aucun élément ne doit ressembler à un autre. »

Avoir une sensibilité politique, sociale, culturelle, économique... s’avère beaucoup plus utile et pertinent quand on est journaliste.  Car il faut comprendre, assimiler et mettre ses idées en perspective avant de les communiquer. Il ne faut pas non plus oublier que chaque journaliste est censé apporter sa propre subjectivité, qu'il ne sert donc à rien de vouloir tous les uniformiser et que le journalisme se décline sous une multitude de formes.

Bref, dire qu’un élève bon en français ferait un bon journaliste s’apparente à dire qu’un élève bon en mathématiques ferait un bon homme d’affaires.  Ce sont rarement les maths à elles seules qui font un bon businessman. Et il est difficile d’imaginer qu’avec une telle annonce, l’École de Journalisme de l’Océan Indien pourra, à elle seule, faire de bons journalistes.