31 janvier 2012

Enquête Corrosive

L'édition d'Enquête Exclusive diffusée sur la chaîne française M6 le dimanche 22 janvier 2012 (lundi 23 à Maurice) intitulée Rêves, fortunes et trafics au soleil : les secrets de l'île Maurice a beaucoup fait parler ces deux dernières semaines. Ce n'est pas tant le contenu du documentaire qui en est responsable, me semble-t-il, mais plutôt le manque de discernement dans notre réception de ce reportage.


Enquête Exclusive est un magazine d'investigation qui s'est tissé une image assez particulière dans le paysage audiovisuel français depuis sa création en 2005. On lui colle l'étiquette d'obsession démentielle pour le sexe, l'alcool et la drogue. A titre d'exemple, M6 s'était faite remonter les bretelles par le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel en 2010. Le CSA avait invité la chaîne « à éviter la complaisance dans l'évocation de la souffrance humaine » suite à la diffusion d'une édition d'Enquête Exclusive montrant avec insistance et répétition des images de toxicomanes faisant usage de produits stupéfiants. Et Bernard de la Villardière, le journaliste présentateur, semble volontiers accepter les railleries du Petit Journal de Canal+ au sujet de l'émission, même s'il digère moins bien le Gérard* du monomanique « Sexe, drogues, alcool, viols, meurtres, sodomie sur personnes âgées : enquête sans concession dans la filière roumaine » qui lui a été attribué fin 2011.

Voilà pour le contexte et surtout voilà pourquoi la presse mauricienne a eu tort d'ériger nos attentes vers un reportage s'étalant en long et en large sur les problèmes de fond de la société mauricienne. Il n'y avait aucune raison, non plus, de choisir de nous vendre cette émission comme fracassante pour l'image touristique de notre île. Quand on sait que le meurtre d'une touriste irlandaise dans sa chambre d'un prestigieux hôtel, relayé par de nombreux médias respectés à l'étranger, n'a eu quasiment (si ce n'est strictement) aucun effet sur les arrivées touristiques, pourquoi nous dire qu'une émission – avec la réputation qu'on la connaît – parlant du problème de drogue dans des bidonvilles ne se trouvant apparemment même pas sur la carte de Maurice ternirait-elle l'image du pays ?

A trop vouloir faire monter la mayonnaise, la presse, dans son ensemble, a peut-être quelque peu failli à sa part de responsabilité en ce qu'il s'agit de situer la nature de l'émission, son impact réel afin de nous procurer une information juste et lucide. Parce qu'avec un tel feu de paille, les attentes du public mauricien étaient grandes.

En conséquence, l'anticlimax a été brutal pour beaucoup. Et cela était tout aussi prévisible puisque c'est exactement ce qui s'était produit en 2009 avec le reportage sur Tahiti, où les locaux avaient par la suite dénoncé une « volonté de ne montrer que des exemples extrêmes » ; Oscar Temaru, le président de la Polynésie française, avait même adressé un courrier au présentateur, déplorant les inexactitudes du reportage. 

Ainsi, peut-être que si notre presse nous avait mieux informé, nous aurions su à quoi nous attendre et la chute après le visionnage en question aurait été moins aiguë. Si aujourd'hui on se retrouve avec ceux qui parlent de pétard mouillé d'un côté et ceux qui dénoncent un manque de professionnalisme de l'autre c'est bien à cause de certaines great expectations
  
Car, en effet, le reportage est truffé d'inexactitudes, de stéréotypes polarisés et de clichés contre lesquels des travailleurs sociaux luttent depuis des années. Mais il serait déjà assez ardu pour un Mauricien de retranscrire proprement toutes les complexités des différentes facettes de l'île en un reportage de 52 minutes. Quand on sait que Enquête Exclusive n'a pour objectif que de soulever des points rarement relayés à l'international, il est difficile de blâmer un manque de professionnalisme de la part de ses journalistes. Les reportages du magazine font découvrir des faits souvent ignorés sans s'y attarder. Ils sont donc tous très rythmés et jouent sur l'émotion en gardant les images et les phrases qui peuvent choquer. C'est le format de l'émission, on ne peut lui faire un faux procès.

Non, ce n'était pas une enquête de fond sur la population mauricienne et ses problèmes de société. Non, M6 n'a pas fait tabasser un trafiquant de drogue puisque lui seul s'est surnommé Pablo Escobar et il y a tout à parier que son lynchage se serait fait même si sa voix avait été modifiée. Non, l'image de l'île n'a pas été ternie à tout jamais. Il faut peut-être tout simplement admettre que nos attentes ont été un peu irréalistes à cause d'une certaine maladresse d'une presse en quête de sensations.

*Les Gérards de la télévision – une cérémonie satirique qui récompense les plus mauvais programmes et animateurs de la télévision française.


-  Publié sur la page Forum du quotidien Le Mauricien - 30 Janvier 2012 - http://www.lemauricien.com/article/great-expectations-enquête-corrosive