23 novembre 2011

A quand un système éducatif décent ?

Un nouveau Trial and Error Programme devrait bientôt faire son entrée dans notre système éducatif. Il s’agit du Summer School Programme, annoncé (sans « time frame ») lors du discours du Budget 2012. L’éducation accueille, pour la énième fois, une annonce de changement et de « progrès » qui, dans le concret, risque plutôt de contribuer à bouleverser un peu plus un système déjà confus.

Plus qu’un caprice ministériel, le « kase-ranze » semble être devenu une nécessité au ministère de l’éducation. Les réformes aux cohérences plus ou moins douteuses se suivent et n’ont presque jamais le temps de faire leurs preuves. La grande réforme Obeegadoo, on s’en souvient, se voulait progressiste. On a démocratisé l’accès aux collèges, aboli les star schools, régionaliser les admissions, construit de nouvelles écoles. Cependant, mandat électoral oblige, tout a été fait à la va-vite. Durant les trois premières années d’application de la réforme, il y avait en réalité beaucoup d’écoles fantômes et des élèves obligés de squatter des établissements situés parfois très loin de leur domicile. Tout progrès a ses oubliés, serait-on tenté de dire. Mais qu’importe, le pire est à venir.

En 2005, un nouveau gouvernement est en place et comme pour montrer sa détermination à changer notre vie, une nouvelle réforme irréfléchie de l’éducation est rapidement enclenchée. Et hop, le retour des star schools est signé, ce qui enlève à la précédente réforme toutes les chances de faire ses preuves. Nos lauréats – heureux gagnants d’une “loterie” leur permettant de fuir le pays – arborent donc les couleurs des écoles situées au sommet de la stratification du système éducatif alors que leur parcours scolaire s’est fait dans des écoles à des rangs moins élevés.

« Kase-Ranze »

Pire, en 2005, Dharam Gokhool – ministre de l’éducation d’alors – procédera à du « kase-ranze » avec sa propre réforme. Il a introduit le A+.

Les maux d’aujourd’hui diffèrent mais uniquement dans la forme. L’Enhancement Programme constitue un échec flagrant. Et plutôt que de se l’admettre, le ministère semble décidé à le moduler, le moduler de nouveau et l’étendre à toutes les classes, histoire de démontrer qu’il peut encore faire ses preuves.

La nouvelle structure avec des examens nationaux en Form 3 pour remplacer le rat race au CPE semble, elle aussi, loin d’être correctement ficelée. Pour l’instant, puisque le CPE n’est pas encore aboli, elle ne fait qu’accroître le stress que subissent les élèves. Bien que son application ait été enclenchée, visiblement, tout reste à faire. Éventuellement, cette structure devrait se profiler comme la dernière chance pour les élèves d’intégrer une « bonne école » afin d’y préparer leurs concours du SC et du HSC. Et tout cela, loin des valeurs primordiales tels le sentiment d’appartenance, la camaraderie, la socialisation ou encore l’épanouissement tant émotionnel qu’intellectuel. Évidemment, le plus important restera l’excellence académique. La différence est qu’à l’école primaire, la tâche incombe aux parents alors qu’en Form 3, la bonne petite machine à réciter devrait être un peu plus autonome. A quoi servira-t-il de repousser la compétition si on la rendra plus malsaine ? Une question qui risque de rester sans réponse encore longtemps.

On nous parlait, il y a quelque temps, de l’introduction du créole dans nos écoles comme support pour faciliter l’apprentissage. Une méthode aux allures avant-gardistes qui a pourtant produit de bons résultats à l’étranger, dans des systèmes éducatifs beaucoup plus harmonieux que le nôtre. Au final, ce n’est pas du tout ce qui se passera. Le kreol fera sa première rentrée scolaire l’année prochaine. Cette mesure populiste fera accroire à une minorité qu’elle lui facilitera la vie même si cela est loin d’être le cas. Il est impensable qu’en 2012, on essaie encore de persuader nos plus jeunes que le kreol morisien n’appartient qu’à une catégorie de la population et non à tous les Mauriciens. On passe de la démarche progressiste à du « ti lespri-isme » rétrograde, si je puis me permettre ce néologisme subjectif.

Encore heureux que cette vile démarche aura le mérite de permettre l’anoblissement linguistique de cette langue que je considère, pour ma part, plus futuriste qu’ancestrale.

Les racines de l’empathie

Plus tôt cette année, en juillet, le ministre Vasant Bunwaree parlait de l’introduction éventuelle du programme des racines de l’empathie dans nos écoles en vue de réduire la violence parmi les jeunes. Encore un superbe projet – consistant en des visites en classe d'un nourrisson et son interaction avec les élèves – piqué à des systèmes éducatifs comportant des caractéristiques guère semblables aux nôtres. Heureusement, donc, que ce projet n’est resté qu’au stade de l’évocation pour le moment.

Maintenant, il y a ce fameux Summer School Programme. Un programme dont on ne décèle les véritables objectifs qu’en lisant entre les lignes. Déjà, il propose une alternative pour les enseignants férus de leçons particulières. Oui, le ministère pourra ainsi dire qu’il est en train de les abolir alors que tel n’est pas véritablement le cas ! Puis, comme les élèves peuvent se rendre à une école différente de la leur pendant ces cours d’été, on peut imaginer qu’ils pourront être accueillis dans des établissements bien en vue de notre système éducatif. En clair, plutôt que de chercher ce qui ne va pas dans les écoles avec moins de 50% de réussite aux examens du CPE et d’y remédier, le ministère préfère créer ses propres leçons particulières…

On n’est pas sorti de l’auberge et, dans le fond, le problème reste le même au fil des années. Par manque de vision, de cohérence, de lucidité et surtout d’intérêt pour la nation, certains experts de l’éducation nationale instaurent l’un après l’autre ce que j’appelle des Trial and Error Programmes. Ils jonglent, avec une légendaire maladresse, avec la plus précieuse ressource de notre pays. Aucune réforme n’a jusqu’ici pu porter ses fruits sans se faire parasiter par des modifications inutiles. Le ministre Vasant Bunwaree et son équipe, prévoyant un plan dans le long terme dont l’application s’étendrait jusqu’à 2020, semblent être les seuls à l’ignorer.

Entre temps, les élèves demeurent au second plan. Ce n’est que le jour où un réformateur se décidera à privilégier l’apprentissage à l’enseignement et surtout à la politique que nos jeunes pourront aspirer à un système éducatif décent.

-  Publié sur la page Forum du quotidien Le Mauricien - 22 Novembre 2011 - http://www.lemauricien.com/article/quand-système-éducatif-décent-“trial-and-error-programmes”