03 octobre 2011

Peuple, rendors-toi!

Vue d’en haut, la Terre est bleue et j’aime à croire que l’île Maurice est un point grisonnant tant cela grouille sur les 1 865 km2 ici-bas.

Il y a d’abord les honorables qui, passée la fashion week, défilent encore, foulant leurs catwalks bien à eux – les institutions légales du pays. Parmi celles-ci, l’ICAC et le CCID sont les mieux cotées ces jours-ci. Accueillant ministres en fonction, ministres démissionnaires, leader de l’opposition et bien d’autres de moindre rang, elles font le plein tous les jours et atterrissent en couvertures de nos journaux. Il faut dire que le scénario autour duquel se déroule ce ramdam est bien pensé. Il s’agit d’une clinique familiale qui cache d’innombrables secrets qu’on ne finit pas de découvrir et qui engendre des multiple subplots : de la syncope ministérielle au présumé complot contre l’état, en passant par la stratégie échouée du lev pake reste. De quoi alimenter les Unes depuis le début de l’année. On bouffe du Medpoint matin, midi et soir.

Parmi les institutions les moins cotées mais tout aussi mal fréquentées, on retrouve les cours et tribunaux de notre bon vieux système judiciaire. Un député doit répondre d’une accusation d’entente délictueuse dans un braquage et de détournement de mineur. C’est une certaine chambre 216 qui était au centre d’une télé novela d’un genre assez spécial et pas très conventionnel il y a un an. Et un autre élu est, lui, poursuivi pour avoir participé à une manifestation illégale devant les locaux d’une radio privée.

A tout cela, est venu s’ajouter un petit nouveau assez mal inspiré, qui a promis favoritisme et nou banisme dans la fonction publique à ses hommes de terrain, sous une certaine contrainte, à ce qu’il paraît. Contraint ou pas, il l’a dit et ceux qui ont tout de suite crié au scandale se sont assez vite retrouvés la queue entre les jambes quand on leur a rappelé que tout mauricien pas né de la dernière pluie sait, hélas, très bien que les rouages de notre système politique sont rouillés, mal huilés et que cela n’est pas prêt de changer.

Et au vu de ces interminables scandales, le conseil que j’aurais envie de donner pour faire baisser les 7,8% du taux de chômage – dont les nouvelles prédictions viennent d’être faites – est de créer plus d’institutions chargées de veiller à l’application de la loi par nos élus. De tels organismes ne risquent pas de chômer. Et avec un peu de chance, les scandales des honorables aideront même à éradiquer la pauvreté, que dis-je ! La solution serait trouvée pour le peuple et pour ce qui est de faire preuve de bienveillance envers nos politiciens dans le pétrin, il n’y a pas de quoi s’inquiéter, Apollo… va assurer.

Pendant ce temps, le peuple qui s’était réveillé et qui était descendu dans la rue pour manifester son mécontentement et son envie de changement est, semble-t-il, retourner vaquer à ses occupations conformistes habituelles. Il y a néanmoins de grosses circonstances atténuantes qui expliquent ceci. Les bergers de la révolution ont, par leurs mots et par leurs actions plus gauches qu’à gauche, effrayé et fait déguerpir les moutons. Pour la révolution, il faudra repasser ! Reprenons donc nos bonnes vieilles habitudes, plaignons-nous à la cafétéria, rouspétons sur les ondes des radios, changeons le monde de notre fauteuil en cuir bien ciré acheté à crédit, zéro dépôt.

Dépensons, justement ! Quoi de mieux que de mettre notre guilt factor et notre prise de conscience au placard et de sortir le feel good factor pour tout oublier ? J’ai presque envie de croire que Bagatelle a été missionné pour nous soulager. Pas le temps de faire le deuil du vert des champs de cannes qui faisait de notre île une carte postale que le plus grand centre commercial de l’île a été inauguré. C’est du beau gros béton de la mondialisation capitaliste qui a remplacé les champs, histoire de séduire les Mauriciens pas encore martyrisés par la société de consommation. La présence d’une enseigne de dholl puris à ce centre commercial ultra-design et ultra-moderne est bien la preuve de cette intégration culturelle d’un nouveau genre. On parle là de la culture des gros sous. Mais qu’importe, tout le monde s’en fout. Ce n’est pas parce que le système capitaliste s’écroule petit à petit dans les pays développés que nous risquons, nous aussi, d’en faire les frais un jour, pas du tout.

Et puis, la crise, qu’elle soit financière, économique, alimentaire ou climatique, on en entend tellement parler qu’on en devient presque immunisé. En ce qu’il s’agit de crise politique, on nage déjà en plein dedans. C’est en somme l’excitant et non moins troublant quotidien de ce qui, vue d’en haut, est un point que j’imagine grisonnant, 1 865 km2 d’une île en perpétuel développement.

-  Publié sur la page Forum du quotidien Le Mauricien - 03 Octobre 2011 - http://www.lemauricien.com/article/peuple-rendors-toi%C2%A0-scandales-à-feuilleton-feuilleton-à-scandales