26 octobre 2011

L'incertitude post-révolutionnaire

Entre fondamentalisme inné et démocratie importée…

Le visage ensanglanté du guide libyen quelques minutes avant sa mort restera, sans le moindre doute, gravé dans la conscience collective comme un des symboles historiques du printemps arabe 2010-2011. Tué des mains du peuple qu’il avait torturé et défié, Mouammar Kadhafi laisse la Libye dans un désarroi politique. Un pays « libéré » de plus qui rejoint la liste des peuples perdus, en quête d’alternative.

La révolution tunisienne a éclaté en décembre 2010. « Dégage ! » ont scandé les tunisiens à Zine el-Abidine Ben Ali. Et il n’aura fallu que quatre semaines pour que ce dernier ne s’exécute et fuit le peuple qu’il a dirigé d’une main de fer – avec le soutien de grandes nations – pendant plus de vingt années. Un autre a, lui, dû déguerpir après trente ans de pouvoir dictatorial. Hosni Moubarak a été contraint de rendre l’Égypte aux Égyptiens après que ces derniers eurent occupé la place Tahrir. Et le wind of change n’a cessé de souffler ; il a touché des pays tels le Yémen et la Syrie et a aussi atteint la Libye avec un coup de pouce de l’Occident. Cette histoire de soulèvement populaire et de renversement de pouvoir, nous la connaissons tous. Mais qu’en est-il de l’après révolution ? 

Tout nouveau, tout moche, serais-je tenté de dire. En Tunisie, on a d’abord vu le gouvernement de transition qui n’a pas fait long feu parce qu’il était de continuité. L’on note ensuite le vote symbolique de la loi permettant au président par intérim de gouverner, ce qui achève ainsi le règne du régime benaliste. Et aujourd’hui, la Tunisie est parvenue à un point crucial de sa reconversion : les élections. C’est dans un climat on ne peut plus tendu, sans doute logique, que s’est déroulée la campagne électorale. Quelles en sont les causes ? Les courants politiques se côtoient sans pour autant se tolérer. Entre panislamisme et sécularité, la population tunisienne doit encore se définir. Il y a à peine une dizaine de jours, des salafistes ont tenté d’incendier le siège de la chaîne Nessma TV à cause de la diffusion du film Persepolis. Et même si les salafistes composent un groupement minoritaire, les protestions contre la diffusion émanent de mouvements plus larges. Le parti politique Ennhada, par exemple, a condamné la violence des salafistes sans pour autant condamner l’acte en lui-même. Avec un tel climat électoral, certains observateurs politiques locaux vont jusqu’à qualifier cette campagne de « déception » à cause de certains « réflexes benalistes ».

Puis, il y a la pression qui vient de l’étranger. Celle que tous les pays arabes subiront après la révolution ; la pression d’une importation de la démocratie à l’occidentale. Les Américains et surtout les Européens semblent effectivement ne pas avoir su tirer des leçons de tout le mal causé par le passé. Des experts occidentaux se sont subséquemment mis en tête qu’il n’y avait qu’un modèle de démocratie. Et la scène politique n’est pas la seule à avoir été parasitée par ceux-là ; il y a aussi les médias. Pas en reste, certains journalistes se font dénaturer et former à l’européenne… Il convient donc de souligner que la société tunisienne ne semble, pour l’instant, libérée de ses maux fondamentalistes ou encore de l’emprise occidentale.

En Égypte, même si la configuration n’est pas tout à fait semblable à celle prévalant en Tunisie, les symptômes de ce que j’ai envie d’appeler le « syndrome post-révolutionnaire » sont les mêmes. Quelques jours de cela, des diplomates américains ont même rencontré officiellement des membres du parti des Frères Musulmans. Ce même parti que les États-Unis aidaient à maintenir hors du pouvoir en soutenant la politique de Moubarak s’est désormais transformé en objet de leur convoitise. Au bout de ce pêle-mêle, en Tunisie comme en Égypte, l’objectif semble plus ou moins prescrit. Il s’agira avant tout de rétablir de bonnes relations internationales et de remettre l’économie sur pied afin d’essayer de réhabiliter le pays, sans forcément prendre la peine de le reconstruire socialement.  

Vraisemblablement, justice est loin d’être faite aux milliers de martyres qui ont rendu l’âme pendant la bataille pour libérer leur peuple !

Il faut, je pense, s’attendre à des schémas semblables dans les autres pays, acteurs du réveil arabe. La Libye, il nous faut cependant le concéder, jouit de circonstances particulières ou plutôt d’attentions particulières dues à ses réserves de pétrole. Les pays européens et les États-Unis essaieront donc très probablement d’occuper le terrain plus longtemps.

Le monde arabe, qui s’est majestueusement libéré des crocs de ses tyrans, est à présent plongé dans un véritable flou. Les lendemains de révolutions sont durs. Et la seule certitude que l’on peut avoir est qu’il y aura conflit entre le fondamentalisme panislamiste et la démocratie importée des néocolonisateurs... Un conflit qui risque d’emporter avec lui, hélas, la lueur de la tant espérée alternative progressiste positive et spontanée post-révolutionnaire.

-  Publié sur la page Forum du quotidien Le Mauricien - 25 Octobre 2011 - http://www.lemauricien.com/article/l’incertitude-post-révolutionnaire-entre-fondamentalisme-inné-et-démocratie-importée…